Vous parler de mon travail

Vous parler de mon travail

Il y a une espèce de règle tacite sur les blogs : on n’y parle pas de son travail. On y parle de sa santé, de celle de ses enfants ou de son conjoint, mais on parle rarement du lieu où on passe la plupart de son temps. Je ne sais pas vraiment pourquoi, on craint la découverte sûrement, les sanctions peut-être ? J’ai cependant décidé aujourd’hui d’en parler. De toutes façons mes collègues n’y apprendraient presque rien s’ils me lisaient.

J’ai toujours été travailleuse et ambitieuse. Ce ne sont pas des qualités très vendeuses, je vous dirais plus volontiers que j’ai toujours été artiste et rêveuse, mais je vous mentirais. J’ai l’impression d’avoir toujours été comme ça, par déterminisme familial au moins, ma mère et mon grand-père l’étaient aussi. Longtemps d’ailleurs, je n’imaginais pas ma vie sans mon travail. Je me souviens avoir souvent déclaré que je ne souhaitais pas gagner au loto, parce que cela m’obligerait à arrêter de travailler et que j’aurais peur de m’ennuyer.

De ce point de vue-là, mon premier congé parental a été une véritable révélation. Pas seulement parce que j’ai adoré devenir mère, aussi parce que j’ai adoré ne pas travailler.

Il a cependant bien fallu y retourner, et depuis mon retour de congé parental l’an dernier, les évènement se sont enchaînés de manière très inattendue.

Chapitre 1 : La réorganisation

Je revenais sans grande motivation à mon poste, avec le projet si possible d’en changer un jour. J’étais cependant contente de retrouver mon équipe. Je voulais surtout profiter sereinement de mes enfants.

A mon retour : surprise, mon chef m’accueille avec de grands projets. Il décide tout d’abord de me nommer adjointe à ses côtés. Puis, il me parle de réorganiser les équipes en trois grands pôles à la place des six existants. Il en informe simultanément les deux autres chefs d’équipe appelés à devenir chefs de pôle. Cela signifie que, pour nous trois, nos équipes vont doubler de taille. Cela signifie aussi que les autres trois chefs d’équipe avec lesquels nous avons travaillé quotidiennement jusque-là, vont être rétrogradés et placés un échelon en dessous de nous. Nous acceptons tous les trois sa décision.

J’aurais aimé vous dire avoir protesté, pris la défense des trois chefs d’équipe malheureux. Mais je ne l’ai pas fait, aucun de nous trois, les trois autres, ne l’a fait. Flattés de faire partie des gagnants, de voir nos équipes doubler de taille, sans doute convaincus au fond d’être meilleurs que les trois autres, nous n’avons rien dit. Bien sûr, je n’ai pas pris cette décision, je ne l’ai même pas initiée. Mais je n’ai rien fait non plus pour l’empêcher.

Je ne sais pas dessiner je sais mais c’est pour mieux vous expliquer.

Chapitre 2 : L ´intérim

Mars 2019 – A mon retour de vacances en France, j’apprends que mon chef est en arrêt maladie pour une durée indéterminée. En tant qu’adjointe, je dois assurer l’intégralité de ses fonctions en plus des miennes – malgré mon temps partiel. Je travaille et travaille et travaille, les rendez-vous s’enchainent sans pause, il y a toujours quelqu’un qui m’attend devant la porte pour une signature ou un entretien. C’est fatigant… mais c’est aussi grisant. Je suis à la tête d’une cinquantaine de personnes, je prends des décisions, je participe à toutes les réunions du comité de direction, je réfléchis à des sujets stratégiques. Mon chef est revenu au mois de juillet et a postériori je peux le dire : j’ai beaucoup aimé ces quatre mois. Je n’aurais peut-être pas tenu sur la durée, a fortiori en restant à temps partiel, mais ça m’a plu.

Cette image comporte (évidemment) une bonne dose d’auto-dérision.

Et puis lorsque mon chef est revenu, alors que je pensais enfin pouvoir me reposer un peu, accorder du temps à mon équipe qui en avait besoin, rien ne s’est encore passé comme prévu. Le directeur général a sorti des cartons une idée qui devait en fait planer depuis longtemps – et expliquait sans doute la folie réorganisatrice puis l’absence de mon chef : nous fusionner avec une autre entité administrative.

Mon chef a été écarté, privé de ses fonctions hiérarchiques et assigné à une fonction annexe. Nous, les trois chefs de pôles, avons été mis en contact avec notre futur directeur pour discuter des modalités de la fusion. Nous avons été consulté aussi par la direction générale, et n’avons rien fait pour sauver notre chef : cause perdue d’avance. Je reste mal à l’aise devant celui qui m’avait recrutée et longtemps fait confiance. Tout s’est enchaîné très vite, sous une charge de travail écrasante.

Chapitre 3 : La fusion

Mes deux collègues chefs de pole et moi tentons donc actuellement de négocier au mieux les conditions de cette fusion. Le seul véritable aspect positif de cette histoire est d’ailleurs de travailler à leur cotés : je ne me sens pas seule avec eux, nous faisons front ensemble, pour défendre nos conditions de travail et nos équipes. Nous sommes très peu accompagnés dans cette tâche par la direction générale, nous sentons comme abandonnés par notre administration d’origine. Beaucoup de nos employés comme nous-mêmes ont peur de l’avenir. Aucun poste ne sera supprimé et les salaires seront maintenus. Mais qu’en est-il des conditions négociées par chacun, des temps partiels et des postes de télétravail ? Et qu’en est-il de notre travail ? Nous nous attendons pour la plupart à être rétrogradés, à avoir moins de responsabilités, nous ne savons pas exactement quelles nouvelles tâches nous serons confiées et anticipons que ce ne seront pas les plus gratifiantes. Le climat est pesant, mon équipe compte sur moi pour les défendre et je me sens désarmée. Un de mes amis-collègues me dit qu’il faut jouer le bluff, l’assurance, ne rien montrer de nos doutes et nos peurs au nouveau directeur, ne surtout pas commencer à négocier à minima. Il a peut-être raison. Peut-être même que je me fais du souci pour rien, que tout ira bien, encore mieux encore, une chance. Pour le moment je n’y crois pas.

En vrai mes nouveaux collègues n’ont pas tous l’intention de me mordre.

J’ai pensé démissionner, chercher ailleurs dans un secteur en plein emploi ne semble pas difficile. Mais je suis liée par mon temps partiel, je sais qu’il ne sera pas facile d’en obtenir un sans avoir fait mes preuves ailleurs et ne peux pas envisager d’y renoncer. “C’est par là qu’ils me tiennent”. Je veux aussi continuer à défendre mon équipe, autant que je peux.

J’espère ne pas vous avoir trop ennuyées avec ce thème. Retracer les évènements de cette dernière année m’a fait du bien.


24 thoughts on “Vous parler de mon travail

  1. Je trouve ça très intéressant ta manière de nous expliquer tes conditions de travail, leurs évolutions et tes doutes sur le blog. C’est une période pleine d’incertitudes pour toi et je comprends que ça puisse te faire peur, d’autant plus que tu as une sacrée responsabilité sur les épaules à devoir négocier avec tes 2 autres collègues.
    Tu le sais, comme toi, j’ai quelques doutes sur l’avenir des conditions de travail de mon poste. Là où beaucoup le prendraient positivement, de mon côté, j’ai un peu de mal…
    Comme toi, ils me tiennent par mes conditions de travail favorables avec une vie de famille (pour le moment) alors j’ai du mal à chercher ailleurs…
    J’espère que le dénouement sera bon pour vous. Vous savez quand est-ce que les décisions seront prises? Cette période de flou ne doit pas être facile à vivre pour toi et tes collègues…
    Bon courage pour la suite de votre combat!

    1. J’ai l’impression que les choses vont aller vite et je pense que nous serons fixés en début d’année prochaine, c’est déjà ça. Je suis contente en tout cas que cet article t’ait intéressée, je n’étais pas sûre que ce soit le cas mais en tout cas l’écrire m’a fait du bien !

  2. Merci pour cet article très intéressant ! J’espère que la fusion se passera bien ou au minimum pas trop mal. Je n’ai jamais parlé de mon travail sur le blog. En fait, je n’en suis pas vraiment satisfaite, l’ambiance n’est pas excellente et je n’ai pas envie de le raconter.

    1. Je comprends… J’espère que ce n’est pas trop pesant pour toi au quotidien je l’ai déjà vécu et je sais que j’ai eu du mal dans cette situation. Je crois encore que je préfère le stress à la mauvaise entente entre collègues.

      1. Honnêtement, c’est déprimant d’autant plus que mon dernier poste en France était avec une équipe géniale, très soudée, solidaire… Ici, je suis la seule non-Allemande et certains collègues ne sont pas très ouverts. Une prime spéciale pour celle qui m’a dit qu’elle n’aimait pas du tout la France…

        1. Oh j’imagine… Ça m’est déjà arrivé aussi, deux fois, des anti-français qui se déchainent sur moi dès les présentations. Je me suis endurcie contre ça avec le temps et heureusement dans mon cas la gentillesse d’autres personnes les compense. Courage !

  3. Merci pour cet article ! Moi j’adore découvrir quelle professionnelle se cache derrière ces mamans dont je lis le blog ! Peut-être parce que comme pour toi, le travail a toujours eu une place importante dans ma vie ?
    En tout cas, il s’en est passé des choses pour toi, au travail, et ça doit être vraiment complexe de continuer à maintenir le cap malgré ton temps partiel : bravo ! Ce que je retiens, c’est que non seulement ta hiérarchie et ton équipe te font confiance, mais, et c’est encore plus précieux, on voit que tu as su trouver l’équilibre qui te convient entre un boulot avec du challenge et un temps de travail qui te permet de profiter de tes enfants.
    Et tes dessins sont parfaits 😅

    1. Oh merci pour tes encouragements 🙂 . C’est vrai que mon équilibre pro / perso est vraiment pas mal, c’était un peu tendu lorsque j’ai assuré le remplacement de mon directeur mais dans l’ensemble ça va et ça m’est très très précieux.

  4. Je trouve que c’est un article vraiment très intéressant.
    J’espère que l’écrire te permettra aussi d’y voir un peu plus clair.
    Ce n’est jamais facile de parler du travail, a fortiori sur un blog.
    Je sais que je l’ai fait plusieurs fois et que cela m’a toujours permis de mettre les choses en perspectives.
    J’espère que la fusion se passera bien pour toi et ton équipe.

  5. Je trouve cela intéressant, d’autant plus que je ne suis pas du tout dans une grosse boîte ou administration donc les rouages de la machine m’échappent un peu 😉 (j’ai compris l’ensemble mais pas tous les enjeux).
    Je suis contente que ton travail te donne de nouveaux défis et j’espère que la fusion (celà est flou pour moi par exemple) se passera bien.
    Actuellement je me pose la question de changer de travail pour des raisons financières et comme toi ce qui me freine est mon temps partiel (80%) sur des horaires de journée (ce qui n’est pas fréquent dans le domaine médico-social), je sais que j’ai peu de chances de trouver d’aussi bonnes conditions ailleurs…

    1. Décidément, le temps partiel est la prison dorée de beaucoup je crois… De mon côté j’ai toujours travaillé pour de grosses structures de plusieurs milliers de salariés, alors au contraire, je ne connais rien des réalités d’une petite entité, c’est drôle 🙂 .

  6. En tout cas on voit bien que cela te tient à cœur. Ton investissement, lui, n’est pas partiel !
    J’espère que la fusion se déroulera au mieux pour toi et ton équipe.

  7. “… je vous dirais plus volontiers que j’ai toujours été artiste et rêveuse, mais je vous mentirais” : j’ai tellement ri ! Peut être un peu parce que j’appartiens aussi davantage à la première catégorie (quoi que pas trop travailleuse) qu’à celle là !
    C’est tout un feuilleton en effet, je croise les doigts pour que ça se termine bien (et je pense qu’on aimerait tous pouvoir défendre tout le monde mais dans les faits tu n’as rien à te reprocher).

  8. Mais c’est le trône de fer!
    J’aime bien tes illustrations , c’est chouette je trouve.

    C’est vrai qu’on parle très peu de notre travail. Enfin ça dépend qui.Certaines en parlent, surtout dans le milieu scolaire ou médical. Mais c’est comme s’il y avait toujours cette dichotomie entre être mère et travailler.

  9. J’adore tes dessins et j’étais curieuse de savoir ce que tu faisais comme travail… on ne sait jamais qui se cache derrière un blog et en général, en effet, les gens ne parlent pas de leur boulot (sauf les profs) 🙂
    Moi je suis en pleine reconversion , Ausbildung de 3 ans, je suis retournée sur les bancs de l’école pour faire un métier ” de coeur” (je vais à l’inverse de la tendance : je travaillerai plus, je gagnerai moins), … et je suis RAVIE 🙂
    Des fois il faut oser se lancer, quitte à recommencer à zéro.

      1. C’est ce que me disent beaucoup de gens.. Retourner à l’école à presque 40 ans, travailler plus pour gagner moins, il faut être fou. 🙂
        Mais je suis très contente et fiere d’avoir le courage de prendre cette voie.

  10. Je trouve que c’est un superbe article. On ne parle pas assez de notre travail en tant que femme et en tant que mère. C’est dommage, car il fait partie de notre vie, de ce que nous sommes.
    Pour le moment je ne travaille, mais j’avoue que cela me donne envie.
    Bon courage pour la négociation avec ton équipe. J’espère que tu arriveras à obtenir quelque chose qui conviendra a tous.

  11. De par mon travail, je suis sans cesse confrontée à ce type de situation en n’étant pas concernée et pas actrice, donc avec beaucoup de recul. Comme toi, ton histoire me dit que ça ne sent pas bon du tout. Reste à savoir pour qui.
    Je me permets un conseil issu de 13 ans d’expérience : si ton objectif est de défendre au mieux ton équipe, la priorité est d’être en capacité de valoriser chaque individu si l’occas se présente, du coup, un recensement me paraît le bienvenu; même des compétences que chacun pourrait excercer dans une autre structure (exemple facile de la standardiste trésorière d’une grande association).
    Autre point carrément vital pour maintenir une confiance, la communication, même de tes doutes. Plus tu seras transparente avec tes équipes, plus elles te suivront.

    Voilà, juste au cas où. J’ai trop vu de drames qui auraient pu être évités, en particulier dans les années qui ont suivi 2008, parfois un crève-coeur. J’espère que ça se passera bien pour vous tous.

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