La secrétaire influenceuse (ou le blog au travail)

La secrétaire influenceuse (ou le blog au travail)

Il m’est arrivé quelque chose récemment au travail dont je voulais absolument vous parler. Une confrontation soudaine et imprévue de deux de mes vies (j’en ai combien en fait ?), celle que je vis ici, avec vous, et celle que je vis là-bas, dans mon administration.

Dans ma direction il y a un directeur, six chefs d’équipe (dont je fais partie) et une soixantaine d’employés. Rattachées à mon directeur et aux chefs d’équipe il y a deux secrétaires. Elles nous aident pour organiser des réunions par exemple. Dès mon retour, j’ai remarqué quelques allusions et messes basses au sujet de l’une d’entre elles. Je n’ai pas vraiment fait attention. Dans notre direction, il se passe toujours ou presque quelque chose de croustillant.

Et puis un peu plus tard, j’ai eu l’occasion d’en discuter avec mes deux collègues préférées, mes collègues-copines, deux autres femmes chefs d’équipe :

« Tu as remarqué Laura, à chaque fois qu’on rentre dans le secrétariat elle a son portable à la main !?

– Oui c’est vrai elle n’a pas l’air très concentré…

– C’est parce qu’elle fait l’influenceuse… »

Je dois dire que sur le moment je n’ai même pas bien compris. Mes collègues allemandes ont employé le mot anglais « Influencer », je ne l’imaginais tellement pas dans ce contexte que j’ai d’abord pensé à « Influenza ». Je cherchais donc vainement un lien entre notre secrétaire, la grippe et son téléphone, abandonnée à mon triste sort de travailleur étranger qui ne comprend jamais qu’à moitié.

C’est à ce moment là que ma collègue a tourné vers moi son ordinateur ouvert sur une page Instagram. Cette fois je comprenais : notre secrétaire s’était lancée en tant que blogueuse mode ! Sur son compte Instragram (doté de plus de 3000 Followers quand même !) on la découvrait posant quasi-professionnellement devant l’objectif, brushing et maquillage parfaits, cet été carrément en maillot de bain dans des poses lascives.

Et mes collègues de m’expliquer comment quelques petits malins du dernier étage avaient découvert ça. Depuis, l’adresse de ce compte passait de main en main et tous nos collègues masculins s’en régalaient. Et mes collègues de s’exprimer avec un air rébarbatif du genre : « Non mais franchement, quelles manières, elle mériterait bien qu’on lui dise ce qu’on en pense ».

Je ne sais pas si vous imaginez bien le tourbillon qui s’est déclenché dans ma tête à ce moment là. Parce que forcément, forcément, je me suis identifiée à l’accusée. Evidemment, mon compte Instagram est privé. Et je ne poste généralement pas de photo de moi en maillot de bain dans des poses lascives.

(quoique)

N’empêche que les petits malins du dernier étage pourraient bien aussi atterrir ici, et lire au passage ce que la numéro deux de la direction raconte au sujet de ses kilos en trop, de son accouchement et de son mari.

Spontanément j’ai pris la défense de notre secrétaire. Parce que ça aurait été vraiment, vraiment trop fort de ma part de la charger davantage encore. J’ai dit que moi ça ne me choquait pas tant que ça et qu’au fond elle faisait ce qu’elle voulait de son temps libre. J’ai même argumenté que ce n’était pas un hobby plus bête et encore moins honteux qu’un autre. J’ai expliqué, plus convaincue que jamais, qu’on pouvait aussi y voir une preuve de créativité de sa part. Et même, si on en cherchait une, une preuve qu’elle s’exprimait parfaitement en anglais puisque c’est cette langue qu’elle utilise sur Instagram. Je crois que j’ai un peu surpris mes collègues-copines. Elles en ont conclu que ça devait être culturel. Cette secrétaire étant aussi étrangère, elles ont dit : « Non mais ça doit venir de vos pays d’origine, vous avez un autre rapport à l’intimité ».

Et le pire, c’est que je crois qu’elles n’ont pas tout à fait tort. J’avais lu un article très intéressant une fois qui expliquait pourquoi, pour quelles raisons culturelles et historiques profondément ancrées, les blogs étaient un phénomène si répandu en France et si peu en Allemagne. Il y a des blogueuses et des influenceuses allemandes, de plus en plus, mais rien à voir avec la situation en France. Il y a quelques années je me souviens, c’est moi qui ai appris à des collègues de mon âge ce que le mot « blog » signifiait. Un rapport passionné à l’écriture et aux mots, un amour du débat, un rapport différent avec l’intimité aussi c’est vrai.

Bref, j’ai un peu sauvé la peau de notre secrétaire je crois. Parce que du coup, plus personne n’ose vraiment s’en moquer en ma présence maintenant. La seule chose que nous envisageons, c’est de lui demander de mettre un peu de côté son smartphone au travail. Sans mentionner ses activités privées évidemment.

Me concernant bien sûr j’ai un peu peur. J’ai d’ailleurs pris soin dans la foulée d’effacer tout lien possible entre mon compte Instagram et mon blog. Au cas où. J’ai quand même laissé la photo de moi en bikini.

Je me raccroche à l’idée que personne ne lise assez bien le français dans mon administration pour comprendre ce que j’écris ici. Et puis au pire, défendre ma secrétaire m’a permis de préparer ma propre défense… J’ai le droit de faire ce que je veux de mes heures libres, et si j’aime être créative et le partager…

Et vous, le blog au travail, ça donne quoi ?

 

35 réactions au sujet de « La secrétaire influenceuse (ou le blog au travail) »

  1. Tu l’as bien défendu ta secrétaire.
    Et oui, on a plusieurs vies, elles ne sont pas toujours facile à séparer ou à garder secrète, et pourtant je ne tiens pas de blog. Tu as entièrement raison en disant que le privé est privé. A nous de choisir ce que l’on veut divulguer ou non.
    J’espère que tes collègues du derniers étages vont se calmer un peu et que tu retrouveras un peu de sérénité quant à ton espace personnel ici.

    1. Finalement je suis restée assez sereine. Même si l’un d’entre eux arrivait jusqu’ici et parvenait à tout comprendre, je ne dis rien de bien répréhensible à mon avis… Ce serait juste un peu bizarre pour moi.

  2. Je pense qu’effectivement tu seras sauvée par la barrière de la langue ! Par contre je ne savais pas qu’il y avait une telle différence de culture entre la France et l’Allemagne. Je suis très étonnée qu’il n’y ait pas de blogosphère allemande (ou moindre) parce que j’imagine que les allemands rencontrent les mêmes difficultés que nous… Quant à ta collègue, il aurait été indécent que tu la charges et tu es à des kilomètres de l’indécence !

    1. Ce qui est drôle comme le fait remarquer une autre commentatrice c’est qu’ils n’ont pas de problèmes pour se mettre physiquement nus devant les autres en revanche 😉 .

  3. Très drôle 🙂
    Une de mes collègues sait que je blogue car nous sommes amies sur FB et je partage mes articles sur ma page perso. Mais je sais qu’elle ne dira rien à personne, et je n’en parle pas aux autres. Mon milieu professionnel réagirait positivement je pense, au vu de mes thématiques pas très dénudées ni intimistes, en fait, mais je préfère quand même éviter les bavardages, c’est plus prudent ! Cependant si cela venait à se savoir, je n’en ressentirais aucune culpabilité car je ne parle jamais de mon travail ni de son ambiance (très sympa d’ailleurs) dans mes articles. Cela relève de mon espace d’expression privée.

    1. Je vis les choses un peu comme toi, même si ça se savait, je ne pense pas que cela pourrait avoir de grosses conséquences. J’ai juste été étonnée justement du jugement négatif des autres sur notre secrétaire.

  4. J’ai longtemps hésité à partager mon blog sur les réseaux sociaux, de peur justement que ce genre de chose arrive … Et puis, j’ai fini par me dire que je n’avais pas de honte à avoir, que j’assumais chacun de mes mots et chacun de mes clichés … Et donc petit à petit j’ai lâché prise …
    Mais j’avoue que quand j’ai réellement pris conscience qu’on m’avait retrouvé … A savoir mon ancienne stagiaire, que j’avais volontiers accepté en amie sur Facebook et IG … J’ai eu 5 minutes de coup de flippe … mais c’est vite passé et maintenant, je me dis que si mes collègues me lisent un jour, eh bien au moins elles apprendront juste à me connaître encore un peu plus 🙂

    1. Ca s’est passé exactement de la même façon pour moi : cinq minutes de flippe soudaine… Et puis finalement l’apaisement de me dire que les risques restaient faibles et qu’au pire il n’y avait rien de condamnable.

  5. C’est drôle, j’ai travaillé pour une structure allemande par le passé. Une collègue/copine allemande s’était littéralement déshabillée devant nous (1 femme et 3 hommes) avant d’aller prendre sa douche. Nous en avions discuté ensemble ensuite, et il en était effectivement ressorti que les allemands et les français n’ont pas le même rapport à la pudeur.

  6. C’est intéressant cette différence culturelle… j’ai perdu mon travail il y a quelques mois, personne n’y connaissait mon blog. Lorsque je me suis relancer dans une recherche de travail, c’est devenu une vraie question. est-ce que je le mentionne sur mon CV ou pas? Au final j’ai deux versions de mon CV, l’une le mentionnant à demi-mot et l’autre non. En fait ce n’est pas le blog en tant que tels que je mets en avant mais justement les compétences qu’il m’apporte – le rédactionnel, le community management, la créativité, l’organisation. Car certes ça reste un hobby, mais qui m’apporte beaucoup d’expertise valorisable sur le marché du travail… donc si ces éléments restent en rapport avec le poste auquel je postule, je le mentionne. Si c’est trop éloigné des qualités nécessaires pour le poste, là je le garde pour moi.

    1. Je pense que dans ta situation je ferais la même chose ! Car finalement je trouve aussi que le blog nous apporte tout un tas de compétences professionnelles !

  7. Quand j’ai commencé mon blog, je n’en ai parlé à personne au travail. Au bout de deux ans et demi, une collègue française m’a pourtant démasquée (en même temps, la communauté française au Japon n’est pas très grande). Je ne veux pas tout mélanger, c’est pourquoi je ne parle jamais de mon travail sur mon blog et n’y mettrai pas de photos de moi. Je serais très gênée à la place de ta secrétaire mais cela dépend du type de blog qu’on a et elle doit se sentir prête à assumer, sinon elle ne l’aurait pas fait ; pour moi, si on me reconnaît ou qu’on découvre mon blog au travail, ce n’est pas bien grave. Je trouve que tu as eu raison de défendre ta collègue, encore heureux que l’on puisse disposer de son temps libre comme on le veut ! Bonne semaine !

    1. La plupart de mes amies françaises en Allemagne ont aussi fini par tomber sur ce blog. Comme tu le dis de toute façon il faut se sentir prêt à assumer, l’anonymat total est quasi-impossible.

  8. C’est drôle comme cela peut-être perçu différemment selon les cultures ou les milieux.
    Comme tu le sais, je cherche toujours du travail et lorsque j’ai un entretien, je parle souvent de mon rôle de chroniqueuse blog (sans jamais donner le nom dudit blog) et c’est plutôt bien accueilli par mes interlocuteurs.
    Forcément, quand on cherche un emploi dans la documentation, la communication sur internet fait partie des tâches qui nous incombe et mon rôle de chroniqueuse prouve que je connais bien internet et ses outils.
    Mais je peux comprendre que dans un autre contexte ce soit montré du doigt, voire moqué.
    J’espère que si jamais tes collègues découvrent ton blog, ils seront bienveillants .

    1. Comme je le disais à Picou si je cherchais du travail et que cela demandait des qualités de blogueuse, je pense que j’en parlerais aussi, car au fond je n’en ai pas honte j’en suis même plutôt fière ! Avec mes collègues actuels c’est différent parce qu’ils me perçoivent sans doute assez différemment. D’ailleurs je ne leur ai même pas dit que Charles était né prématurément par exemple, ce sont mes petits secrets…

  9. Je comprends à 100%. Je passe pour la nana super extravertie parce que je parle beaucoup, je rigole fort, je n’ai pas honte de parler de sexe ou de mes règles…ça surprend, ça choque parfois. Ça passe ou ça casse . Mais par contre, ça les choque pas de se mettre la foune ou le sboub à l’air au lac, à la mer, dans les saunas…

  10. Comme je te comprends.
    Cette découverte est aussi une grande angoisse pour moi. J’ai un métier où moins on en sait sur moi, mieux c’est (oui, je suis agent secret). C’est pour ça que j’ai toujours maintenu mon anonymat. Mais je t’avoue que depuis que je ne travaille plus, j’ai eu envie de me montrer d’avantage.
    Mon blog reste connu uniquement par ma famille réduite…sauf que ce weekend, mon compagnon à attiser la curiosité de mes proches en révélant son existence. Bon mon frère a tenté de trouver en vain. J’ai toujours peur avec instagram qui est plus ou moins relié à facebook (où j’ai un compte en mon nom propre). Même si j’ai séparé les deux normalement, ig continue de me proposer mes amis fb comme contact…je crains que l’inverse soit vrai aussi.

    1. Malheureusement je ne vais pas apaiser tes craintes au contraire… C’est parce que mes amis se sont mis à recevoir des propositions automatiques via IG que j’ai définitivement passé mon compte IG en privé et que je l’ai « séparé » de mon blog (avec un autre pseudo etc.). D’un autre côté tu ne deviendras pas forcément amie FB avec tes futurs nouveaux collègues ? Et puis ton blog reste beaucoup plus anonyme que le mien, tu n’as jamais révélé ton visage ou ton prénom…

  11. Bravo pour avoir défendu ta collègue, ce n’est pas forcément toujours simple de s’imposer face aux autres. C’est vrai que les Allemands ont un autre rapport à la pudeur : mes collègues n’ont pas compris pourquoi j’avais eu un gros blocage face à l’après-midi sauna entre collègues après une période bien stressante au travail.
    Je blogue de façon anonyme. Pour l’instant, aucun risque vu mon petit nombre de lecteurs mais je n’aimerais pas du tout que mon blog soit découvert par mes collègues, je ne pense pas que ça serait très positif pour moi.

    1. J’ai aussi besoin comme je disais à une autre lectrice de ces différents espaces, en tout cas ça m’embêterait un peu qu’ils ne soient plus séparés, même si je ne pense pas que cela aurait de très graves conséquences.

  12. Tu as très bien fait. Non mais ! Moi c’est pas mal non plus, j’ai été interviewée dans un magazine local, mes collègues sont tombés dessus et ont posé le magazine ouvert sur cette page sur le bureau de mon boss. Sympa, hein. (Pour rester polie). Ça ne lui a fait ni chaud ni froid, il dit que c’est ma face cachée 🙂 Bonne journée !

  13. Niet, je ne dis rien de rien. Je mentionne qu’une ou deux fois un texte que j’ai écris a été repris par un journal en ligne (sous le nom de mon mari et pas la mien héhé). Je suis dans un milieu de jeunes nanas cadres dynamiques je parle anglais pour me la jouer. Je n’ai pas envie qu’elles lisent mes états d’âme sur la famille, elles ne comprendraient rien.

    Mais je suis d’accord avec toi, un blog relève totalement de la vie privée s’il n’a rien à voir avec son domaine au travail.

  14. Je trouve que tu as eu une super réaction! La secrétaire a fini par le savoir que tout le monde était au courant? Elle a réagi comment?
    Ici, je préfère rester anonyme. Personne n’est au courant de ce blog. Mais finalement au niveau du boulot ça m’est assez égal qu’ils tombent dessus, cela me gênerait plus dans mon cercle d’amis car ce sont des choses que je ne partage pas forcément avec eux et je me sentirais moins libre de m’exprimer.

    1. Je ne sais pas concernant la secrétaire si elle sait que tout le monde sait… J’ai hésité à lui dire mais finalement j’ai renoncé je ne suis pas assez proche d’elle. Et puis finalement elle connait sans doute suffisamment les risques avec un compte IG à plus de 3000 abonnés j’imagine donc qu’elle assume (et elle a bien raison).
      De mon côté la plupart de mes amis ont fini par tomber sur mon blog. Les réactions ont presque toujours été positives même si parfois il y a eu de l’incompréhension du fait que je ne leur en avais pas parlé spontanément (ils ont eu l’impression que je leur cachais quelque chose).

  15. J’assume tout, c’est une des conditions de départ de mon blog… donc oui mon blog figure jusque sur mon compte Linkedin… pour le moment.
    Parce qu’à la réflexion, je pense qu’il va me falloir le désolidariser : avoir 3 enfants est une très mauvaise idée quand on souhaite exercer une profession.
    Quel que soit son métier.
    Même quand on est indépendant.
    .
    Merci pour cette secrétaire 🙂

    1. J’adore ta réflexion. Je voulais en parler dans un autre article d’ailleurs. Etre maman, blogueuse ou pas, et travailler ça reste envers et contre tout compliqué…

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