Histoires de femmes et d’Allemagne – Culture sept. 2018

Histoires de femmes et d’Allemagne – Culture sept. 2018

Pour cette rentrée, j’ai envie de revoir le format de mes chroniques littéraires – si on peut les appeler ainsi. Je continuerai à parler de ma lecture du mois, mais j’ai aussi envie de parler d’autre chose, par exemple des spectacles que j’irai voir au théâtre de notre ville, des films que j’ai eu l’occasion de regarder…

Je ne sais pas à quel point cela peut vous intéresser, j’ai souvent des retours positifs sur cette rubrique mais peu de commentaires directs. D’un autre côté je l’écris aussi égoïstement pour moi, pour garder une trace de mes lectures et désormais donc de mes activités culturelles.

Cet été j’ai beaucoup lu, en vacances notamment.

Au mois de juillet, j’ai terminé la trilogie d’Antoine Bello : « Les producteurs ». Il s’agit d’une série de romans qui imagine que la plupart des faits historiques ou d’actualité n’ont en fait jamais eu lieu mais sont l’œuvre de « falsificateurs du réel ». J’aime beaucoup ce genre de romans qui, en imaginant un futur, une société ou un système a priori farfelus nous font réfléchir à notre environnement, en l’occurrence à ce que nous tenons pour vrai et pourquoi. Il s’agit par ailleurs de romans faciles à lire, agrémentés de petites histoires personnelles entre les falsificateurs, ce qui rend la lecture agréable.

J’ai enchaîné au mois d’août pendant nos vacances en France avec la lecture d’un roman allemand. Il y a deux ans déjà je m’étais fixé ce petit défi de lire un livre dans la langue de mon pays d’adoption pendant mes vacances en France. Je dois dire que cela me plait décidément beaucoup, même si un mot de vocabulaire parfois m’échappe, je suis de plus en plus sensible au rythme et aux images de cette langue. Je suis de nouveau allée me faire conseiller dans la librairie de notre ville et je ne l’ai pas regretté. J’ai lu « Schlafen werden wir später – On dormira plus tard » de Ysuzsa Bank. Tous les romans précédents de cet auteur ont été traduits en français j’imagine donc que ce sera un jour le cas pour celui-ci aussi.

Il s’agit de la correspondance entre deux amies d’une quarantaine d’années. L’une vit à Francfort avec ses trois enfants et son mari. L’autre est célibataire sans enfant et habite dans la forêt noire. C’est un joli livre sur l’amitié, la crise de la quarantaine, et vous vous en doutez un livre dans lequel je me suis beaucoup retrouvée ! Ce livre aborde notamment la problématique d’une amitié qui perdure malgré les changements de vie, quand l’une fonde une famille et l’autre pas, l’envie qui peut poindre des deux côtes, et j’ai trouvé ces passages très vrais.

J’essaie de vous en traduire un extrait, même si c’est très difficile. C’est Martha, la maman de Francfort qui s’exprime : « Je me réveille ridée et pleine de fatigue vers six heures du matin et me voilà déjà chevalier galopant à travers ma journée, sans pause jusqu’a dix heures du soir. Alors toutes mes forces sont usées et je n’ai qu’une envie : me laisser tomber de fatigue. C’est pourquoi je supporte de moins en moins les femmes sans enfants, elles sont si loin de de mes contraintes, de mes problèmes et de mes effondrements, quand elles se plaignent qu’elles ont trop travaillé, qu’elles sont crevées, je pourrais m’arracher les cheveux. J’ai envie de les attacher sur une chaise dans mon salon et de leur montrer, ce que ca veut dire vraiment, de courir contre le temps et de toujours perdre. Mais qu’est ce qu’on peut en savoir tant qu’on a pas d’enfant ? Rien, on ne sait rien, on navigue sur une mer d’ignorance avec d’autres ignorants. Je ne savais pas non plus avant, je me souviens je me demandais, mais elles font quoi ces mères toute la journée ? »

En allemand et en beaucoup mieux ca donne : « Ich stehe nachtmüde, traumzerfurcht gegen sechs auf, und mein Ritt, mein Galopp durch den Tag endet abends um zehn. Deshalb kann ich Frauen ohne Kinder zunehmend schwer ertragen, sie sind fern von meinen Lügen und Zwängen, meine Fallstricken und Gruben, wenn sie klagen, wie überarbeitet und überlastet sie sind, will ich mir die Haare raufen, ich möchte sie an einem Stuhl in unserer Wohnung festbinden, damit sie sehen, wie es wirklich ist, gegen die Zeit anzutreten und immer zu verlieren. Aber was weiß man schon, solang man keine Kinder hat? Nichts weiß man, man wandert mit anderen Ahnungslosen durch ein Tal Ahnungslosigkeit, ich wusste früher auch nicht, wie das sein könnte, ich habe mich gefragt, was tun diese Mütter den ganzen Tag? »

C’est un livre que je vous conseille et que j’ai beaucoup aimé. Un petit bémol : il est très long, plus de 600 pages écrites tout petit, et étant donné qu’il y a relativement peu d’action, à la fin je me suis un peu impatientée. En français cela aurait peut-être été plus digeste.

Enfin je termine avec ce petit livre emprunté au bibliobus. Je vous ai déjà parlé du bibliobus ? C’est le truc que j’ai découvert il y a quelques mois et qui a changé ma vie ! Un bus de l’institut français de Düsseldorf qui se déplace chaque mois dans ma ville avec à son bord une foule de livres pour enfants, DVD, romans, une mini-mediathèque française sur roues en somme !

Il s’agit de « Vous n’aurez pas ma haine » d’Antoine Leiris. Pour tout vous dire je n ai pas été transportée par le style littéraire de l’auteur – au regard du précédent notamment. Il faut dire qu’il a écrit ces lignes d’une traite et sous le coup d’une terrible émotion, on peut lui pardonner. Mais j’ai beaucoup aimé sa manière de parler de la mort de sa femme, de la maman de son bébé. Je m’attendais à lire un livre sur les attentats. En fait il s’agit bien davantage d’un livre sur l’absence. Il l’écrit lui-même : « J’ai beau détourner le regard pour ne pas entendre, quelques mots parviennent à transpercer la vapeur de la machine à expresso. « …Faut pas que toutes ces morts soient inutiles… » Parce qu’il y a des morts utiles ? Ça aurait pu être un chauffard qui oublie de freiner, une tumeur un peu plus maligne que les autres ou une bombe nucléaire, la seule chose qui compte, c’est qu’elle ne soit plus là. »

Côté films ce mois-ci j’ai notamment regardé (sous les conseils de Jess) « Alemanya – Willkommen in Deutschland », sorti en France en 2012. Ce film retrace sur plusieurs générations les aventures de la famille d’un travailleur turc partie s’installer en Allemagne dans les années 60. Le film a beau être tourné plutôt sous l’angle d’une comédie, j’ai eu les larmes aux yeux presque tout le long. Comment ne pas projeter mes fils dans ce petit garçon de six ans qui, au début du film, se trouve rejeté de toutes les équipes de foot de sa classe, ni vraiment allemand, ni vraiment turc ? Les questions de l’identité et de la religion en Allemagne sont soulevées avec délicatesse, peut-être même un peu trop de légèreté mais c’est un film doux qui a le mérite de les poser.

17 réactions au sujet de « Histoires de femmes et d’Allemagne – Culture sept. 2018 »

  1. Moi j’aime bien tes chroniques littéraires. Nous n’avons pas la même façon d’aborder la lecture et j’aime beaucoup ton approche. Je l’avoue, grâce à toi, ma vision à la lecture de certains romans est désormais plus réfléchie, plus construite. Je dis oui pour tes retours pour des spectacles ou des films.
    Ton roman allemand me fait de l’oeil, je vais prendre les références et regarder s’il n’y a pas une version française à la bibliothèque. Et j’ai lu le livre d’Antoine Leiris. Je l’ai lu peu de temps après le décès de ma maman. Toute cette description du manque, du deuil, du vie à construire après m’a beaucoup parlé, car je vivais la même chose et cela m’a fait du bien de le lire à ce moment là.
    De belles lectures cet été !

    1. Le roman allemand est assez récent, je ne pense pas qu’il ait déjà été traduit. Mais j’espère bientot ! Et merci pour tes encouragements pour ce genre d’articles un peu différent 🙂 .

  2. Trop bien le bibliobus !!! Je suis fan de mon abonnement à l’institut français, c’est génial que tu y aies aussi accès … voilà qui fait carrément reculer la nécessité de ton déménagement à DD 🙂
    Je suis contente qu’Alemanya t’ait autant plu- je trouve qu’il contraste tellement avec un « qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu » (en vraiment trop léger sur le sujet il y a aussi la sitcom « tuerkisch fuer anfaenger », qui est il me semble sur netflix et qui m’avait accompagnée lors de mes premiers mois ici)
    J’avais lu les 2 premiers de Bello (aussi en arrivant ici décidément …) et j’avais d’un côté été un peu déçue du 2ème de l’autre adoré enfin lire un bouquin de ce genre en français … tu en aurais d’autres à recommander ? (j’étais une grande fan de la série « sliders » plus jeune, les héros découvraient un monde parallèle à chaque épisode, j’adorais ça, je me suis récemment demandé si ça avait bien vieilli … j’ai toujours le souvenir de cet épisode où pour résoudre à la fois les problèmes de pauvreté et de surpopulation, tout le monde a une carte avec laquelle il peut retirer autant d’argent qu’il le souhaite mais chaque $ tiré est un ticket pour une loterie où les gagnants seront euthanasiés … Dans ce que j’ai vu/lu récemment je tremble encore quand je pense à certains épisodes de « black mirror » ou au livre never let me go (traduit par Auprès de moi toujours, et adapté en film mais bon je ne garantie pas la traduction et le film est peut-être même passé devant Harry Potter sur le podium des adaptations qui m’ont déçue … d’ailleurs un peu dans ce genre là aussi j’ai trop trop hâte de relire les Harry Potter avec Milo !).
    Tu me donnes bien envie de tenter « Schlafen werden wir später » (j’ai tschick qui m’attend depuis 1 mois sur ma table de chevet, je suis bien moins assidue que toi !) … Le passage que tu cites mériterait d’être à la fois imprimé sur un tee-shirt pour jeune maman et débattu parce que bon le temps c’est une question de priorités, hein et puis la vie n’était pas non plus un long fleuve tranquille avant d’être maman et puis et puis ….

    1. J’ai mis en place plein de choses depuis qui ont un peu éloigné la nécessité de déménager à DD 😉 . Je ne connais pas tous les livres du type « monde parallèle » dont tu parles… De mon coté je peux citer « Les dépossédés » de Ursula Le Guin, tu connais ? Le livre allemand que j’ai cité est aussi clairement un réquisitoire contre le role de maman sacrificielle encore majoritaire en Allemagne de l’Ouest en tout cas… Pas forcément un modèle à suivre donc. Mais cela explique aussi pourquoi je me suis autant identifiée.

  3. Bonsoir,
    Ton article est intéressant mais n’ayant lu aucun livre dont tu parles et n’ayant pas vu le film en question, c’est difficile de laisser un commentaire.
    J’ai commencé à lire en allemand avec les romans de Wladimir Kaminer. C’était le plus accessible pour moi à l’époque. Depuis, j’ai lu divers romans et ouvrages de recherche et je me suis attaquée à Thomas Mann, Der Tod in Venedig. Mon dieu que c’est ennuyeux ! J’ai essayé en français… le livre me tombait tout autant des mains !
    Par contre, les Buddenbrooks, j’ai adoré. Et toi ?

  4. Bonjour
    Merci pour ces conseils ! Je vais tenter un roman de Ysuzsa Bank. Un livre sur les attentats que je conseille : le lambeau de Ph Lançon.
    Merci pour votre blog, très agréable à lire.

  5. Mince, j’étais pourtant persuadé d’avoir laissé un commentaire sur son dernière article. Mais ce n’est peut-être pas passé… Bref, j’ai beaucoup aimé cet article culturel, et je trouve ça vraiment bien que tu puisses lire dans les deux langues avec autant de facilité ! Je t’embrasse.

    1. Il est passé mais mon temps de réaction est totalement à la dérive en ce moment… Comme l’ensemble de mon être d’ailleurs 😉 . J’espère vite reprendre le rythme ! Et merci pour ta présence 🙂 .

  6. Eh bien, c’est quoi ce joli billet sans commentaires ? Allez, je m’y colle !
    Ton roman épistolaire me tente bien mais mon allemand est quasi inexistant ! J’ai beau essayer de m’y remettre un peu car nous partons à Berlin pour la Toussaint, j’ai du mal. Dire que, en terminale, je me débrouillais parfaitement en milieu germanophone ! D’ailleurs, je cherche un roman adapté à mon petit niveau ! J’ai essayé avec les romans en allemand pour enfants que nous avons à la bibliothèque mais il s’avère que le vocabulaire n’est pas si simple ! Il me faudrait l’équivalent d’Agatha Christie, au vocabulaire simple et à l’action facile à comprendre… mais en allemand ! Tu as une idée ?

    1. Il y en a eu quelques uns mais j’ai mis du temps à les valider 🙂 . Je suis désolée je n’ai pas trop d’idées de livres faciles à lire en Allemand… Et je suis d’accord avec toi : les livres pour enfants ne sont pas forcément simples en tout cas ! Tu peux demander à la commentatrice ci-dessus, Frau Pruno, elle est prof d’allemand en France, elle pourra peut-être te conseiller ?

      1. Peut-être Charlotte Link? On suit super bien l’intrigue même en comprenant trois mots sur cinq. Par contre, c’est vraiment pas de la haute littérature…

    1. Ce livre m’a aussi énormément parlé en tant que maman en congé parental mais pourtant débordée… S’il est traduit un jour, tu auras peut-être le temps à ce moment là de t’y plonger !

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